En écho à la situation à la frontière saharienne, située à la jonction entre la Mauritanie et le Mali, on (re)lit "Le Griot de l’Emir" de Beyrouk. Dans ce roman, l'écrivain et journaliste mauritanien revient avec nostalgie sur un monde en voie de disparition, celui de son enfance dans le Sahara.
Beyrouk est né à Atar dans le Nord mauritanien. Auteur de romans et de nouvelles, il est aujourd’hui reconnu comme l’une des voix essentielles de la littérature de son pays et est traduit dans plusieurs langues. Il a également fondé le premier journal indépendant de Mauritanie et présidé la première associatio...
Beyrouk est né à Atar dans le Nord mauritanien. Auteur de romans et de nouvelles, il est aujourd’hui reconnu comme l’une des voix essentielles de la littérature de son pays et est traduit dans plusieurs langues. Il a également fondé le premier journal indépendant de Mauritanie et présidé la première association de presse indépendante.
Aux éditions Elyzad sont aussi parus ses romans Le tambour des larmes (2015 ; poche, 2019), Prix Kourouma, Prix du Roman Métis des Lycéens, finaliste du Prix de la Littérature arabe, Je suis seul (2018), Prix Ahmed Baba de la littérature africaine, et Le silence des horizons (2021).
C’est un vent brûlant qui nous parvient dorénavant du Sahara,
entre la Mauritanie et la ville millénaire de Tombouctou au Mali voisin. Depuis
plus de 10 ans, les nomades qui peuplent ces étendues désertiques sont menacés
par l'islam radical, la guerre et les trafics en tout genre. Véritable
carrefour au cœur de l’Afrique subsaharienne, le Sahara invite par son
immensité au calme et à l’introspection. Dans son roman Le Griot de l’Emir,
Beyrouk, journaliste et écrivain mauritanien, prend un peu de hauteur et
revient avec nostalgie sur ce monde, celui de son enfance, en voie de
disparition.
Le français pour écrire un monde surtout transmis à l'oral
Il est rare que des Sahariens racontent leur monde par écrit. Leur culture se transmet généralement à l’oral par l’intermédiaire de ceux qu’on appelle des griots. Enfant du désert né à Atar aux portes du Sahara, Beyrouk a fait le choix d'écrire en français pour raconter son pays, ancienne colonie française, où la première langue parlée reste le hassania, un dérivé de l’arabe.
Ancien journaliste fondateur en 1988 du premier média
indépendant Mauritanie demain, puis conseiller culturel de l’ancien président,
l’écrivain n’en reste pas moins un auteur engagé qui raconte la conquête nomade
depuis la nuit des temps. Il utilise sans tabou la littérature comme une arme
pour parler de la révolte des peuples sahariens et de la Mauritanie, pays aux
mille poètes. Néanmoins, l'œuvre de Beyrouk reste avant tout une ode à la
liberté, aujourd'hui mise à mal.
Parmi ses 7 ouvrages j’ai choisi de parler de ce roman paru
en 2013, car il n’a jamais été autant d’actualité. Le Griot de l’Emir raconte
avec poésie une épopée guerrière qui en rappelle tristement une autre, passée
sous silence. Celle, depuis cet été, d’une guerre qui a repris dans le nord du
Mali, marqué par la présence de groupes armés jihadistes et d’un régime
militaire répressif. Une guerre qui a poussé plus de 200 000 réfugiés issus de
communautés nomades vers son voisin mauritanien.
La plupart d’entre eux sont des éleveurs issus de
communautés arabes, peules et touarègues. Dépossédés de tout, ils ont traversé
ces étendues désertiques, le plus souvent à pied, avant de trouver refuge aux
portes du Sahara.
Ce sont des civils dont la parole est aujourd’hui censurée, après qu'ils ont été violentés par Al-Qaïda au Maghreb islamique, Daesh ou encore par l’armée malienne accompagnée par ceux qu’on appelle ici les "Wagner". Plus largement, d'après un rapport publié ce mardi par les Nations unies, 15 millions de personnes comptent aujourd'hui sur l'aide humanitaire pour survivre au Sahel central, le tout dans un silence effrayant.
Un hommage à un mode de vie millénaire menacé
Le Griot de l'Emir a une résonance particulière car il rend
compte du mode de vie millénaire aujourd’hui menacé par la sédentarisation de
ces peuples. Beyrouk rend ici hommage aux siens et cultive à sa manière
l’imaginaire de la société mauresque fière et nostalgique de son passé.
Le lecteur plonge dans un récit à la première personne
raconté par un griot, gardien noble de la mémoire orale de son peuple et
héritier d’une tribu de guerriers mauritaniens. Il faut savoir que chez eux,
les poèmes d’un griot avaient le pouvoir de marquer l’ascension ou la déchéance
des émirs.
Celui que nous suivons dans ce livre est condamné par l’émir
au pouvoir et choisit l’exil au Mali voisin. Il rejoint les caravanes de sel
transportées à dos de dromadaires, et tout le long de son périple chante en
musique des poèmes qui racontent l’histoire de son peuple, les maures, dont la
société a conservé jusqu'à aujourd'hui sa structure tribale.
Le griot arrive ensuite à Tombouctou au Mali. Pendant
plusieurs mois, la cité millénaire devient pour lui un refuge. Il y devient le
chantre des femmes fortunées et l’animateur des soirées de la haute société.
Mais pour cet enfant des grands espaces, la ville devient rapidement un lieu de
paresse et de perversion. Il décide alors de rebrousser chemin pour retrouver
les siens et semer avec éloquence les graines de la révolte pour tenter de
renverser l’émir souverain.
Tout le long de ce roman, l’écrivain oscille subtilement
entre le monde saharien et celui d’aujourd’hui.
Au cœur du Sahara, la poésie de son griot résonne comme une
plainte. Il raconte les siens et le désert, lieu de rencontres et espace de
liberté là où nous occidentaux n’y voyons qu’un environnement hostile marqué
par le vide de ces paysages arides qui semblent s’étendre à l’infini.
Une invitation au voyage dans un pays à la croisée des
chemins
A travers son œuvre, Beyrouk lance une invitation au voyage
en Mauritanie, dernier îlot de sécurité au Sahel mais surtout, pays à la
croisée des chemins, un pied dans le monde arabe au nord, et l’Afrique
subsaharienne au sud, une région du monde marquée, depuis la nuit des temps,
par les conquêtes. C'est un livre qui rend un vibrant hommage aux nomades
sahariens. Ces communautés pauvres qui vivent de l’élevage peinent aujourd’hui
à transhumer paisiblement avec leurs troupeaux dans l’immensité du Sahara.
Bédouins oubliés des régimes en place, ils sont souvent persécutés et associés
à toute forme d’activités illicites menées dans ce désert.
Gardez-vous au fait des événements culturels en Mauritanie